Entretien : Georges Venkatapen, pdt de l’A.V.C.A.
Un an après le crash aérien survenu le 16 août 2005 au Venezuela, faisant 152 victimes martiniquaises, Georges Venkatapen, président de l’Association des Victimes de la Catastrophe Aérienne du 16 août 2005, fait le point sur l’enquête en cours et sur les actions que mène l’association. L’A.V.C.A., Association des Victimes de la Catastrophe Aérienne du 16 août 2005, a vu le jour après le crash du MD-82 de la compagnie colombienne West Caribbean, où 152 touristes originaires de la Martinique, ainsi que 8 membres d’équipage de nationalité colombienne, ont trouvé la mort le mardi 16 août au Venezuela. Leur avion, qui effectuait le trajet Panama - Fort-de-France, s’est écrasé en pleine nuit dans la région montagneuse de la Sierra de Perija, à 550 km à l’ouest de Caracas.
Le 24 août 2005, un hommage national a été rendu aux victimes au stade Dillon à Fort de France, en présence de leurs familles, du Président de la République française, Jacques Chirac, du Président du Venezuela et de 30 000 personnes. Les corps des 152 victimes martiniquaises ont été rapatriés en Martinique le samedi 29 octobre 2005.Interview de Georges Venkatapen Pouvez-vous nous expliquer où en est l’enquête et qui la mène ? Pour le moment deux juges d’instruction nommés à Fort-de-France mènent l’enquête. Huit mois après le crash, ils ont informé les familles de l’avancement de leurs investigations. L’expertise concernant la boîte noire qui fait les enregistrements du cockpit, notamment la communication entre les pilotes et la tour de contrôle, est terminée. L’expertise de la deuxième boîte noire, celle qui enregistre les données techniques de l’avion n’est pas terminée ; la troisième, qui concerne les moteurs de l’avion et les instruments de vol, ne l’est pas non plus.
Nous pouvons désormais comprendre le rôle des pilotes dans l’accident mais il n’y a pas encore tous les éléments. Aucune piste n’est à écarter. En plus de l’aspect humain, il y a également l’aspect technique qui englobe l’état de l’avion, la compagnie aérienne, la météo...
Si beaucoup de documents ont été récupérés en Colombie, il en reste au Panama et aux Etats-Unis. Les parties civiles et leurs avocats étaient satisfaits du travail fourni mais cela doit continuer pour que l’on connaisse la chaîne des responsabilités le plus tôt possible.
© Georges Ventakapen
Bien que les expertises soient en cours, quel est le scénario qui se dégage aujourd’hui ? On ne peut pas dégager un scénario précis. Comme dans tous les accidents aériens, c’est une chaîne de responsabilités, une série de négligences et de fautes commises à différents niveaux qui provoquent ce genre d’accident. Il est trop tôt pour se prononcer.
Et que révèle l’expertise de la première boîte noire ?
A l’écoute des conversations entre les deux pilotes et entre les pilotes et la tour de contrôle, il n’y a pas eu d’affolement, les pilotes ne se sont pas rendu compte de la situation dans laquelle ils se trouvaient. Cela pose pas mal de questions : est-ce un problème de compétences, de formation des pilotes ou est-ce qu’il y a eu des problèmes sur les instruments de bord qui auraient donné de mauvaises informations ?
A entendre les changements de ton dans le cockpit, ce n’est que trente secondes avant le crash que les pilotes ont pris conscience qu’il y avait une difficulté sérieuse. Pourtant, depuis prêt d’un quart d’heure, la retransmission de la trajectoire de l’avion montre qu’il perdait de l’altitude, doucement et régulièrement. Il semblerait que ce n’est qu’au dernier moment que les pilotes se sont rendus compte de la situation dramatique dans laquelle ils étaient. Et pour le moment, on ne sait pas pourquoi cet avion perdait de l’altitude.
Et qu’en est-il de la compagnie West Caribbean ? Nous avons de grosses difficultés avec l’assureur de la compagnie. Il fait traîner les choses. Il a proposé une grille d’indemnisation aux familles sur le préjudice moral mais nous jugeons cette proposition indécente car elle ne correspond pas du tout à ce qui se fait en France sur les accidents aériens. Après nous avoir fourgué un avion poubelle, les assureurs cherchent à se disculper en se positionnant comme des membres du Tiers-Monde.
Les assureurs et les grandes multinationales pensent qu’il n’y a pas beaucoup de risques de poursuite en cas d’accident dans cette partie du globe. Cette attitude doit changer. Au sein de l’A.V.C.A., nous sommes déterminés à faire notre maximum pour que la grande finance mondiale cesse de faire du surprofit sur la tête des passagers qui ne sont même plus considérés comme des humains mais bien comme de la marchandise.Comment et pourquoi s’est crée l’association des familles des victimes de la catastrophe aérienne du 16 août 2005 -A.V.C.A.- ? Au lendemain du crash, toute la Martinique a été très touchée. Je dois dire que les Antilles comme la Métropole nous ont donné beaucoup de marques d’amitié. Et puis nous avons pu constater qu’il nous fallait être unis pour nous défendre, alors nous avons créé l’A.V.C.A. qui compte aujourd’hui 800 adhérents.
Notre premier objectif était d’être à côté des familles pour les aider, les soutenir, les conseiller dans leurs problèmes quotidiens. Cela a été difficile car la plupart des membres de l’association sont des proches des victimes. Dans un premier temps, nous avons œuvré sur l’aspect d’identification des victimes et leur rapatriement. Nous avons également œuvré à la recherche des meilleures indemnisations pour les familles des victimes, afin qu’elles ne se laissent pas avoir par les assureurs qui n’ont aucune pudeur en la matière. C’est le volet dont s’occupe un collectif d’avocats des parties civiles, dont maître Yvon Thiant fait partie.Notre association a, très tôt, souhaité faire de la sécurité aérienne une partie importante de son œuvre et de son action. Nous ne souhaitons pas que ce drame touche d’autres frères, sachant quela Martinique est un espace insulaire très soumis aux transports aériens. Notre action s’oriente aussi sur la recherche des responsables, afin qu’ils soient punis.
De quels soutiens bénéficie l’A.V.C.A. aujourd’hui ? Le premier soutien et le plus important est celui de la population. 40 000 personnes ont signé en deux jours notre pétition de soutien. D’autres associations de victimes sont à nos côtés. Nous avons même adhéré à la Fédération internationale de victimes d’accidents aériens dont le président est Gérard David et la Fédération nationale des victimes d’accidents collectifs, dont le président est Yann Meheux-Driano. Nous avons aussi des relations soutenues avec l’association Entraide de la Catastrophe des Hauteurs du Saint-Odile -Echo-, l’association ADFV du crash de Saint-Barthelemy.
Nous participons à un réseau de plus en plus opérationnel que le drame du 16 août a contribué à dynamiser. De nombreuses démarches ont été initiées avec le ministère des Transports, de la Justice, de l’Outre-mer. Les politiques de Martinique, les présidents d’assemblées locales ou nos députés nous ont accompagnés à différents niveaux. Nous avons pu avoir des rendez-vous avec certains ministres comme le Vice-président de la Commission européenne, en charge des transports, Jacques Barrot ou Odile Saugues, présidente d’une "Mission d’information Sécurité du transport aérien de voyageurs" qui s’est tenue deux ans après le crash de Charm el-Cheikh.
Malgré ces soutiens politiques, il n’est pas toujours facile de faire bouger les choses car il existe une certaine inertie. Il aurait fallu que le rapport de la mission d’information sur le transport aérien sorte bien plus tôt, ce qui aurait peut-être permis d’éviter le crash du 16 août.
Le ministre de l’Outre-mer, François Baroin est-il toujours proche de vous ? Nous avons eu un grand soutien de monsieur Baroin. Il est très proche de nous et sera parmi nous lors de la commémoration du 16 août prochain.
Un an après, comment les Martiniquais gèrent-ils ce traumatisme ? Il faut bien entendu continuer à vivre solidement car la route que nous avons à parcourir est devant nous. Il ne s’agit plus d’être abattu et de ne pas réagir. Tout le monde à son niveau essaie de repartir. Ce premier anniversaire sera un moment extrêmement important que tout le monde appréhende beaucoup. Depuis quelques semaines, il y a une grande appréhension dans les discussions, au sein des familles. Ce sera aussi un moment où l’on va regarder l’avenir avec un autre œil.
A l’A.V.C.A., nous avons instauré des commémorations chaque mois pour ne pas oublier parce que le temps a la faculté d’effacer assez rapidement. Il faut que la douleur cesse et s’amenuise mais il ne faut pas que l’oubli ait raison de la mémoire de nos disparus, du travail à accomplir sur la sécurité, les responsabilités... Nous avons encore à nous organiser pour nous battre contre ce système qui ne tient pas compte des humains mais uniquement de ses propres intérêts. Les familles et la population attendent cet anniversaire pour pouvoir tourner la page et poursuivre le combat.
Comment vont se dérouler les cérémonies de commémorations ?
La première cérémonie se déroulera dans la nuit du 15 au 16 août, la nuit où est arrivé le drame. Elle sera axée sur une marche au flambeau entre la salle des sports et l’aéroport du Lamentin. Elle sera ponctuée par le dépôt d’une gerbe à la mémoire des victimes à l’aéroport. De nombreuses associations et fédérations seront présentes.La seconde cérémonie se déroulera lors de la journée du 16 août. A 10h00, toutes les cloches de la Martinique sonneront en même temps. Il suivra une minute de communion de l’ensemble de la population relayée par les radios. A 10h02, une célébration commencera à la mémoire des victimes à la cathédrale de Saint-Louis de Fort de France par l’archevêque de la Martinique, Monseigneur Méranville.
Puis, sur le Malecon, le front de mer de Fort-de-France, sera présentée une plaque avec les 160 noms de victimes. Il y aura ensuite un « honneur du ciel aux disparus », une banderole sera tractée par un petit avion dans le ciel avec un mot écrit par l’association. Il y aura aussi une danse de 160 cerfs volants qui seront répartis sur tout le Malecon ; la fin de la manifestation sera ponctuée par le lâcher de 160 ballons dans la baie de Fort-de-France.Propos recueillis par Timothy Mirthil rfo
Pour en savoir plus :
- Les corps des victimes rapatriés en Martinique
- Cérémonies de recueillement du 27 août 2005
- Deuil National
- Situation au mercredi 24 août 2005
- Situation au mardi 23 août 2005
- Situation au vendredi 19 août 2005
- Situation au jeudi 18 août 2005
- Situation au mercredi 17 août 2005
- Edition spéciale Mecredi 17 Août 2005
- Situation au mardi 16 août 2005
- Réactions en images
- Liste des passagers du crash
Le 20 juin 2006, l’Union européenne a publié une nouvelle liste de 170 compagnies interdites de vol dans l’espace européen. Jacques Barrot, vice-président de la Commission européenne, chargé des transports, commente ces décisions dans deux entretiens vidéos.